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24 mars 2011 4 24 /03 /mars /2011 00:00

 NOUVELLE JAPONAISE – du 24 mars 2011           (24 mars - Premier article)           

 

 

Japon      Ce matin-là du 23 mars 1911, le vieux Yamamoto, vétéran de la flotte de Sa Majesté l’Empereur, qui avait vu six ans auparavant la flotte russe s’engloutir à Tsushima sous le feu des canons de l’Amiral Togo, trouva, dans le gros tube de bambou qui lui servait de boîte à lettre, un pli cacheté de la plus belle allure.

L’adresse en  était libellée en idéogrammes appliqués et quelque peu tremblés, qui révélaient, en dehors de toute considération sismographique, l’âge certain de la main qui les avait tracés. Yamamoto vivait en solitaire et cultivait à présent les chrysanthèmes de ses illusions perdues qui doraient un peu le désert de sa vie déclinante. C’était, à vrai dire, le seul passe-temps imaginable dans cette petite ville d’Hong Son qui sommeillait au bord d’un grand fleuve et à l’écart de laquelle il demeurait paisiblement.

Pour ce solitaire, la lettre qui s’adornait d’un timbre à l’effigie de Sa Majesté l’Empereur, fut un motif à la fois d’étonnement et de fierté. Il imagina sous l’enveloppe de fin papier de riz, quelque brevet, quelque titre de reconnaissance, voire même l’invite de quelque geisha  vieillissante  qui s’était retirée des plaisirs des grandes cités fébriles, derrière le paravent décoloré du train-train d’Hong Son.

          D’un fin canif au manche laqué, il ouvrit soigneusement l’enveloppe et en retira le contenu. Parmi tous les habitants de la ville, il avait donc été distingué, sans doute en raison de son âge et de son passé d’homme de mer habitué à obéir. Il avisa cependant très vite que le texte en était imprimé sans recherche, signe que la distinction n’était pas personnelle et qu’elle devait aussi s’adresser à beaucoup d’autres de ses semblables, gens déjà vieillissants et sans histoires, nombreux dans la petite ville.

         Hang Hoa, c’est le nom qu’il lut d’abord, imprimé en gros caractères,  un nom connu dans la contrée, mais l’homme qui portait ce nom, un chef de district qu’il connaissait à peine n’avait rien d’un artiste de kabuki et cela le surprit d’emblée. Il lut ensuite qu’il était invité pour le lendemain 24 dans le sous-sol d’un ancien théâtre de au levant de la ville, à l’heure où le soleil se couche au-delà du fleuve embrasant de ses feux les darses du nouveau port.

         Il poursuivit sa lecture trouvant enfin, tout dépité, en lieu et place du titre alléchant d’un spectacle, deux slogans beaucoup plus propres à figurer sur les fanions de soie de l’Amiral Togo ou à ceindre les fronts pâles et juvéniles des kamikazes encore à venir. Non ! Il ne serait plus de ceux-là ! La guerre pour lui était finie.

        Sagement plié en quatre, il rangea le papier dans un tiroir. Il avait appris, au contact des prisonniers russes, à rouler des cigarettes dans n’importe quelle feuille de gazette. Celle-ci ferait bien  l’affaire. D’une lecture décevante, il se promit de tirer plus tard quelques bonnes bouffées, préférant en tout cas s’enfumer lui-même plutôt que de laisser ce soin à d’autres. C’était décidé,  cette fois, pour une tasse de saké,  il n’irait pas faire la claque,!

        Un siècle après, dans le Japon meurtri, de Yamamoto le sage, la fumée s’est évanouie et le souvenir s’est perdu. En ce mois de mars où reviendront bientôt les cerisiers en fleurs  du printemps des sages, nous avons souhaité le faire revivre.

 

C. S. Rédacteur de Chantecler,

à Auxonne le  24 mars 2011

 

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Publié par C.S. - dans Figures libres